13 février 2006

Monogrammes...



J'ai quelques belles pièces de linge ancien que je n'utilise guère mais que je suis heureuse d'avoir.
Ma soeur en a beaucoup plus que moi et notamment beaucoup de ce qu'on appelle les draps d'accouchée, ces draps dont on parait le lit de la jeune accouchée de son premier fils au moment des visites. Trop somptueux pour être utilisés vraiment.
Je vous avoue que je préfère les parures beaucoup plus modestes où ne figure qu'un monogramme plus ou moins travaillé et qui ont tant servi qu'elles ont acquis un moelleux incomparable.
Et je ne resiste pas au plaisir de vous donner à lire un extrait de Bella Italia (Bella Tuscany en vo. Quai Voltaire/La table ronde 1999 pour la vf). Dans le chapitre dont j'ai extrait ces quelques lignes, l'auteur Frances MAYES raconte fort joliment sa passion pour le linge ancien monogrammé et ce qu'il lui évoque :


Je sors d’un grand tas marqué cinq mille lires une série de jolis essuie-mains brodés AP.
En Californie et ici en Italie, j’ai lentement amassé toute une collection de vieux brocarts, linges et cotons de maison, certains avec un monogramme, d’autres pas.
- « Pourquoi aimes-tu tellement les initiales des autres ? » me demandait une amie en secouant sa serviette après dîner . « C’est un peu sinistre, je trouve ». Je réponds, en sachant très bien que ça n’expliquera rien : « c’étaient les serviettes de la grand-mère de mon amie Kate. »
Quand Kate a du vider la maison de sa mère, elle m’a confié une pile de linge qu’elle n’avait aucune envie de repasser. Du linge épais, énorme, marqué au centre des initiales CBC : la bosse de fil est grosse comme un petit doigt d’enfant.
J’ai un faible pour le vieux linge.
Euphémisme. Des spirales d’histoire sont nouées en guirlande dans cette remarque fortuite.
Je ne mentionne pas ma mère, ni le fait que je garde dans un coffre les draps à monogrammes dans lesquels je dormais lorsque j’étais enfant.
Je me rappelle clairement mon lit blanc, la sensation de me glisser dans les draps frais de coton fin, les ourlets roses et dentelés et bien au milieu les initiales courbes de ma mère FMD. Elle avait pour sa chambre des draps bleu clair aux monogrammes bleus qu’elle changeait chaque semaine pour une autre paire blanche pareillement brodée. Je possède encore certains de ceux là, doux et usés, toujours bons. Quand ma fille aura une maison, je les lui donnerai.
(…)
Un groupe de femmes s’est rassemblé autour d’un stand couvert de dentelles fines et de rideaux d’étoffe. La vendeuse a du consacrer des journées entières à amidonner et repasser tout cela. Elle a une montagne de ces taies d’oreiller carrées que j’adore, bordées de dentelle artisanale et fermées au dos par des boutons de nacre. J’ai doté toutes les chambres de ce genre de taies – elles remplacent avantageusement d’inexistants dosserets et sont agréables pour lire. Elles sont dans l’ensemble assez chargées pour se passer de monogrammes mais tiens voici un RAP en tourbillons de fil blanc. J’ai en Californie une taie d’oreiller très fine avec les mêmes initiales. Elle appartenait à la tante de mon amie Joséphine (…) qui m’a donné également les draps rose pâle de Tante Regina aux initiales délicatement ajourées en haut et en bas. Joséphine les a gardés cinquante ans, sa tante trente ou quarante ; ils sont encore en parfait état. Pourquoi le linge marqué dure t il quand le reste disparaît ? J’ai apporté ces draps en Italie car dans la chaleur de l’été, rien n’est plus frais que le lin. J’en ai trouvé d’autres paires au marché. J’aime les lourds draps blancs aux bords de trame crochetée et ceux de coton inégal, épais comme des voiles de bateau. Une fois lavés puis étendus sur la corde, il n’est pas besoin de les repasser, le plat de la main suffit à les lisser autour des plis.
Dormir dans le lin ou le coton épais est un régal.
(…)
Je m’endors en pensant aux villas anciennes et aux fermes reculées où ces draps accompagnaient naissances, amours et décès et le sommeil d’épuisement des travailleurs des champs. Lavés dans les cuvettes de pierre, ils ont claqué sous les vents du printemps et furent rentrés en hâte lorsqu’on voyait l’averse dévaler la colline. Leurs DM et SLC furent brodés à la lumière de l’âtre pour la bru à venir. Certains furent peut-être jugés trop beaux et conservés dans l’armadio (pour qui ? ) garnis de feuilles de laurier et de brins de lavande en guise de parfum.
(…)
Avant qu’ils soient tout à fait secs – légèrement humides mais chauds sous le soleil – je retire de la corde les six essuie-mains achetés au marché. Comme je le pensais, une fois lavés, ils sont redevenus blancs comme le sel; je lève le monogramme AP à la lumière .
(…)
Un monogramme revendique un territoire. Il dit : ceci est indiscutablement mien. Puis il sert de fixateur à la mémoire. La tasse d’argent rappelle toujours le baptême du petit. Les douze serviettes de table offertes à la belle-fille annoncent déjà les futurs dîners de Thanksgiving.
Sur les pierres antiques est gravé Ubi sunt, abrévation d’une épouvantable question: Ubi sunt qui ante nos fuerunt Où sont ceux là qui vécurent avant nous ?
Donner un nom est un acte profondément instinctif, révolte contre un temps prêt à engloutir chaque chose.
(…)
Carolyn, Assunta, Mary, Regina, Donatella, Altrude, Frankye, Luisa, Barbara, Kate, Almeda, Dorothea, Anne, Rena, Robin, Nancy, Susan, Giusi, Patrizia, ce soir on dîne chez moi.






Marie

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